GEORGES CLEMENCEAU (1841-1929)

Commencée en Vendée, sous le Second Empire, et achevée à Paris, au milieu de l’entre-deux guerres, la vie de Georges Clemenceau est engagée au service de la justice et de la beauté. Il est homme d’Etat, homme de lettres et amoureux des arts.
Il forme ses convictions républicaines dans l’opposition à Napoléon III. En 1876, médecin devenu député, il se bat pour l’amnistie des Communards. Au Parlement comme dans la presse, il lutte pour l’égalité, la liberté, la laïcité, contre l’intolérance et le colonialisme. Il inscrit la question sociale au cœur de son action. Rejeté de la Chambre en 1893, il soutient ardemment, à partir de 1897, la cause de Dreyfus innocent. Il se bat pour l’abolition de la peine de mort. Passionné par le théâtre, il défend la culture populaire. Ecrivain et collectionneur, il se passionne pour l’art asiatique.
Chef de gouvernement de 1906 à 1909, il est un ministre de l’Intérieur rigoureux et un réformateur obstiné. En 1914, sénateur, il fustige, sur le front et par sa plume, les impérities des responsables civils et militaires, puis, président du Conseil et ministre de la Guerre à partir de novembre 1917, il conduit la nation à la victoire. Avec les alliés de la France, il négocie le traité de Versailles.
Retiré des affaires, Georges Clemenceau écrit son testament politique. Il promeut l’œuvre de Claude Monet et part pour des voyages lointains.
Homme libre et pluriel, il combat toute sa vie pour une République forte et généreuse.

LES TERRES DE CLEMENCEAU

La Vendée est la terre-mère de Clemenceau. Malgré son attachement à « ses champs, à ses fermes et à ses chemins creux », il les quitte pour ses études à Nantes, puis à Paris, où il s’initie, jeune médecin, à la politique. Blessé par un chagrin d’amour, il part découvrir l’Amérique et sa démocratie. Après la défaite de 1870 et la chute de l’Empire, devenu parlementaire, il aime à se rendre en Angleterre chez son ami l’amiral Maxse ou prendre les eaux à Carlsbad, en Bohème autrichienne. En Normandie, il acquiert, pour un temps, un petit château situé à Bernouville. En 1910, il va donner des conférences en Argentine, en Uruguay et au Brésil. Dans les années 1920, retiré des affaires, il vit entre Paris et sa maison vendéenne de Bélébat. Il accomplit deux voyages au long cours, en Egypte et en Asie, dont les civilisations le fascinent. En 1922, il se rend aux Etats-Unis pour une visite ultime et chaleureuse.

Clemenceau et la Vendée

Georges Clemenceau naît en Vendée, le 28 septembre 1841, à Mouilleron-en-Pareds Il passe ses premières années, avec ses parents, ses frères et sœurs, au château de l’Aubraie, près de Sainte-Hermine. Poursuivant ses études à Nantes et à Paris, il revient régulièrement à l’Aubraie jusqu’à la mort de son père, en 1897. A partir de 1869, il y installe sa jeune épouse américaine.
En 1920 il loue à Saint-Vincent-sur-Jard Saint-Vincent-sur-Jard est une commune du Centre-Ouest de la France, située sur la côte de Lumière, dans le département de la Vendée en région Pays de la Loire., près des Sables d’Olonne, une maison de pêcheur posée sur la plage, dite Bélébat, qu’il surnomme la bicoque. A Bélébat, il travaille à ses derniers livres et aime à recevoir sa famille et ses amis chers –tel Claude Monet en 1921.
En 1922, le Père-la-Victoire inaugure, à trois pas du château de l’Aubraie,  un monument aux morts Georges Clemenceau inaugure le monument aux morts de Sainte-Hermine le 2 octobre 1921 sur lequel il figure, entouré de poilus. Son testament est de fidélité à cette terre : « Je veux être enterré au Colombier, aux côtés de mon père ». Le lieu, sur la commune de Mouchamps, n’est qu’à vingt kilomètres de son village natal. Nulle pierre tombale. Sur le terrain qui domine les deux sépultures, une stèle de François Sicard porte une figure de Minerve.

Clemenceau arrive à Paris

Clemenceau arrive à Paris à vingt ans, en octobre 1861. Il est accompagné par son père Benjamin, qui l’introduit dans les milieux républicains et lui présente son ami Etienne Arago Étienne Arago est un dramaturge et homme politique français, né à Perpignan le et mort à Paris le . Républicain engagé, exilé, il fut maire de Paris en 1870. Il s’installe au Quartier latin dont il fréquente assidûment les cafés. Dans Le Travail, journal éphémère, il publie des critiques politico-littéraires, s’en prenant à des auteurs favorables au régime en place. En 1862, il est incarcéré durant soixante-dix-sept jours à la prison de Mazas pour avoir appelé à manifester lors de l’anniversaire de la proclamation de la Seconde République.
En prison, il rencontre Auguste Blanqui Louis-Auguste Blanqui, dit Auguste Blanqui, surnommé « l’Enfermé », né le à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes) et mort le à Paris, est un révolutionnaire socialiste français, souvent associé à tort aux socialistes utopiques. Il défend pour l’essentiel les mêmes idées que le mouvement socialiste du xixe siècle. Il fait partie des socialistes non-marxistes. « l’enfermé », auquel il restera fidèle. Il soutient en 1865 sa thèse de médecine, sous la direction de Charles Robin, inspirée par la pensée positiviste.

Clemenceau et les Etats-Unis

Le jeune Georges Clemenceau séjourne entre 1865 et 1869 aux Etats-Unis où il enseigne le français : occasion pour lui, jeune médecin de vingt-quatre ans, de marcher sur les traces de Tocqueville, de découvrir la démocratie américaine et d’y apprendre l’anglais. Correspondant pour le journal le Temps, il observe la Reconstruction du pays, après la guerre de Sécession. Il y rencontre sa femme, Mary Plummer, qui sera la mère de ses enfants.

Bien plus tard, retiré de toute activité politique après janvier 1920, il sort de sa réserve, inquiet de voir les Etats-Unis, qui n’ont pas ratifié le traité de Versailles auquel le président Wilson a largement contribué, céder à la tentation de l’isolationnisme. En 1922, il s’y rend, sans mandat officiel. Accueilli triomphalement par les autorités et l’opinion, il appelle avec fermeté, délicatesse et amitié les Américains à participer davantage aux affaires du monde, au service de la paix.

Les voyages de Clemenceau 

Les Français ne voyagent pas assez et vivent dans le dédain de la géographie » se plaint le globe-trotter Clemenceau. Malgré le manque chronique de temps ou d’argent, il a pu étancher sa soif « d’ailleurs ». De l’Amérique, il connaît la côte Est des Etats-Unis, le Canada, l’Uruguay, l’Argentine et le Brésil. Dans une Europe familière, il aime à se rendre au Royaume-Uni, en Grèce, en Belgique et en Autriche-Hongrie.

De l’Afrique, il ne visite que tardivement l’Egypte et Djibouti. Quant à l’Asie, elle lui offre son dernier grand périple : Ceylan, les Indes britanniques, la Birmanie, Singapour, la péninsule malaise et l’archipel indonésien.

L’HOMME D’ETAT, LE COMBATTANT POLITIQUE

La carrière politique de Georges Clemenceau est longue. Entamée à la fin du Second Empire dans l’opposition républicaine, elle s’achève après la Grande Guerre. Tour à tour enfermé dans le Paris assiégé de 1870, maire de Montmartre au début de la Commune, président du Conseil municipal de la capitale, député de Paris puis du Var, rejeté hors du Parlement lors du scandale de Panama, journaliste de combat, notamment pour la défense inflexible du capitaine Dreyfus, sénateur du Var, dreyfusard, ministre de l’Intérieur, président du Conseil par deux fois, il prend dans l’Histoire la figure d’un homme d’Etat hors de pair. Aimé et admiré par les uns, contesté et haï par d’autres, souvent solitaire, il ne cesse pas, dans la paix comme dans la guerre, de lutter pour la République dont il rêve. Toujours en mouvement, il met sans relâche (et parfois sans nuances) la rébellion contre les injustices au-dessus de la compromission.

Débuts dans la vie politique

Le 18 janvier 1871, le roi de Prusse Guillaume 1er est proclamé empereur allemand à Versailles. L’armistice avec l’envahisseur est signé le 26 janvier. Georges Clemenceau, maire de Montmartre et député de Paris, refuse d’approuver l’amputation du territoire national, dépouillé de l’Alsace et de la Moselle. Il démissionne de l’Assemblée nationale. En mars 1871, il salue la révolte patriotique des Parisiens, sans se rallier à la Commune. En 1876, il est élu à nouveau député, dans le XVIIIe arrondissement. Peu après le succès des républicains, en 1877, il se sépare de GambettaLéon Gambetta, né le à Cahors et mort le à Sèvres, est un homme politique français républicain. Membre du Gouvernement de la Défense nationale en 1870, chef de l’opposition dans les années suivantes, il fut l’une des personnalités politiques les plus importantes des premières années de la Troisième République et joua un rôle clé dans la pérennité du régime républicain en France après la chute du Second Empire. Il a été président de la Chambre des députés (1879-1881), puis président du Conseil et ministre des Affaires étrangères du au  et des hommes de gouvernement, qu’il juge trop timorés dans leur volonté de réforme. Il fait campagne, aux côtés de Victor Hugo, pour l’amnistie des communards. Réélu député en 1881 sur un programme de radicalité, il devient le chef de l’opposition d’extrême gauche et mène la bataille pour une République inflexible et solidaire.

A la Chambre, hostile à la colonisation, il fait tomber, sous l’effet de son ardente éloquence, les ministères successifs, dont celui de Jules Ferry Jules Ferry, né le à Saint-Dié (Vosges) et mort le à Paris, est un homme d’État français. Opposant à l’Empire, il est après la chute de celui-ci en 1870, membre du gouvernement provisoire, et maire de Paris pour quelques mois. Sous la IIIème République, il est l’auteur des lois restaurant l’instruction obligatoire et gratuite qui avait été instituée en 1793, sous l’impulsion de Louis-Joseph Charlier. Considéré comme le promoteur de « l’école publique laïque, gratuite et obligatoire », il a été considéré, plusieurs décennies après sa mort, comme l’un des pères fondateurs de l’identité républicaine. Parallèlement, Jules Ferry montre au cours de sa carrière politique un fort engagement pour l’expansion coloniale française, en particulier dans la péninsule indochinoise, ce qui provoque sa chute et une crise lors de l’affaire du Tonkin. Il est inhumé à Saint-Dié. , son principal adversaire.

L’affaire de Panama

En 1893, à la veille des élections législatives, Clemenceau est la cible d’une violente campagne, à la tribune et dans la presse. On lui fait grief d’avoir entretenu une relation étroite avec Cornélius Herz, un escroc impliqué dans le scandale de Panama qui a contribué à financer son journal, La Justice. Clemenceau prononce à Salernes, dans sa circonscription du Var, un discours célèbre où il rejette les attaques en évoquant l’ensemble de sa vie publique et sa probité personnelle : « Où sont les millions ?… » Battu, il ne possède plus, pendant treize ans, de mandat électoral. Il se consacre au journalisme, dont il vit. Appauvri, il vend ses collections aux enchères et il s’installe dans l’appartement modeste de la rue Franklin.

L’Affaire Dreyfus

Clemenceau joue un rôle central, à partir de 1897, dans la réhabilitation du capitaine Dreyfus, qui a été condamné iniquement par un tribunal militaire pour un espionnage imaginaire. Au côté de Jean Jaurès et d’autres écrivains et intellectuels, il mène un combat acharné afin de faire révoquer le jugement. En janvier 1898, à l’Aurore, il donne le titre fameux de « J’accuse » à la diatribe décisive d’Emile Zola contre l’Etat-major. Il ne publie pas moins de 665 articles dans divers journaux, jusqu’à la victoire de la vérité et de la justice.

Clemenceau, ministre de l’Intérieur

Le 13 mars 1906, Clemenceau, redevenu parlementaire, sénateur du Var, en 1902, est ministre pour la première fois, à soixante-cinq ans, et il prend le portefeuille de l’Intérieur qu’il conserve lorsqu’il devient président du Conseil, quelques mois plus tard.
Il fait voter des lois sociales importantes, sur les retraites ouvrières, sur la journée de 10 heures, sur les syndicats, il crée le premier ministère du Travail et il modère les formes de l’inventaire des biens d’église consécutif à la Séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Par ailleurs, il évite de se laisser entraîner dans la colonisation du Maroc et favorise en Asie une diplomatie de rapprochement avec le Japon.
Pour moderniser la police, il nomme Célestin Hennion directeur de la Sureté Générale. Celui-ci crée les « brigades du Tigre », des unités régionales spécialisées dans la lutte contre le crime, développe les moyens d’identité judiciaire, dote les policiers de leurs premières automobiles et d’une arme de poing plus efficace. Clemenceau fait face à des grèves, dans le Nord à la suite de la catastrophe minière de Courrières et dans le Midi viticole.
Soucieux de juguler la violence dans la rue, il se résout, après avoir tenté de parlementer avec les grévistes, à envoyer la troupe, à plusieurs reprises. Il s’aliène ainsi la gauche socialiste conduite par Jean Jaurès Jean Jaurès est un homme politique français, né à Castres (Tarn) le et mort assassiné à Paris le . Orateur et parlementaire socialiste, il s’est notamment illustré par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la Première Guerre mondiale.. Leurs duels oratoires à la Chambre sont fameux.

Le Père la Victoire

Dans les premières années de la Grande guerre, Clemenceau intervient activement comme président des commissions des Affaires étrangères et de l’Armée du Sénat. Ses critiques des dirigeants civils et militaires bravent la censure : son journal, L’Homme libre, suspendu en septembre 1914, reparaît sous le titre L’Homme enchaîné.
En novembre 1917, Raymond Poincaré, président de la République, l’appelle enfin, en pleine angoisse nationale, à former le gouvernement. Président du Conseil, Clemenceau est aussi ministre de la Guerre jusqu’à son départ, au début de 1920. Sa volonté est inflexible, son autorité indiscutée. Il impose l’union des armées alliées sous le commandement unique de Foch. Il annonce l’armistice à la tribune de la Chambre, le 11 novembre 1918.
Il est, du côté français, le principal artisan du Traité de Versailles négocié avec le premier ministre britannique Lloyd George et le président américain Woodrow Wilson. Il évoquera cette période dans Grandeurs et misères d’une Victoire, livre posthume.

L’HOMME DE LETTRES – L’AMI DES ARTISTES

Célèbre pour son action politique, Georges Clemenceau est moins connu pour ses écrits. La littérature, pourtant, n’est pas pour lui un violon d’Ingres. Il est un épistolier hors de pair. Toute sa vie, il publie articles, nouvelles, roman, pièce de théâtre, essais, biographie… Il aborde tous les genres, à l’exception de la poésie. Il se veut homme de lettres. Comme beaucoup d’auteurs de son temps, il commence par la presse. En 1895, il rassemble une partie de ses articles pour publier son premier ouvrage, La Mêlée sociale.  D’autres recueils se succèdent, politiques ou littéraires. Par deux fois, il choisit la fiction : en 1898, il publie un roman, Les Plus Forts et, en 1901, une pièce « chinoise », le Voile du bonheur, plusieurs fois portée à la scène. Sa retraite est fructueuse. A côté d’un vaste testament politique et philosophique, Au Soir de la pensée, et d’un livre de défense et illustration de l’œuvre de Claude Monet, il offre à son dernier amour, Marguerite Baldensperger, un Démosthène où on le retrouve sous le masque de l’Athénien.

Clemenceau journaliste

Le retrait forcé de Clemenceau du Parlement, en 1893, après le scandale de Panama, le conduit à se faire journaliste à temps plein. Il a cinquante-deux ans. Désormais, il vit de sa plume et il publie des milliers d’articles –une dizaine par semaine jusqu’à son élection au Sénat, en 1902, dans la Justice, l’Aurore, la Dépêche du Midi et divers autres organes de presse. Six volumes rassemblent ses articles lors de l’affaire Dreyfus, essentiels dans le combat pour la défense du capitaine innocent. Entre janvier 1901 et mars 1902, il rédige seul une gazette hebdomadaire qu’il intitule le Bloc. Plus tard il fonde l’Homme libre, où il est constamment présent et qui, durant la Grande guerre, au temps de la censure, devient l’Homme enchaîné. Il ne lève sa plume que lors de ses passages au gouvernement.

Clemenceau et les artistes de son temps

Toute sa vie, Clemenceau nourrit une passion pour la création artistique. Initié à l’art contemporain par son ami Gustave Geffroy Gustave Geffroy, né le 1er dans le 7ème arrondissement de Paris, ville où il est mort le dans le 13ème arrondissement, est un journaliste, critique d’art, historien et romancier français, et l’un des dix membres fondateurs de l’Académie Goncourt., il se fait lui-même critique, mécène, défenseur des plus grands artistes de son temps, tels Manet ou Whistler, dont il fait entrer des chefs-d’œuvre dans les musées nationaux. Dans les années 1880, il s’attache à l’art japonais, achetant estampes et boîtes à encens.
A la fin de sa vie, il approfondit une amitié intense avec Claude Monet Claude Monet, né le à Paris et mort le (à 86 ans) à Giverny, est un peintre français et l’un des fondateurs de l’impressionnisme., le soutient sans relâche, favorise son projet de donation des Nymphéas, installés à l’Orangerie.

« Lorsque les Nymphéas du Jardin d’eau nous emportent de la plaine liquide aux nuages voyageurs de l’espace infini, nous quittons la terre, et son ciel même pour jouir pleinement de l’harmonie suprême des choses… ».

Clemenceau est peint par Manet, Raffaëlli et Eugène Carrière. Son buste est modelé, entre plusieurs autres, par Rodin qui s’attache à saisir, comme l’écrit Gustave Geffroy, « dans une admirable et définitive image de bronze, toute l’énergie, toute la force de l’homme indomptable ».