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La création du Musée Clemenceau, une histoire singulière
Ecoutons Jules Jeanneney -qui fut en 1917
sous-secrétaire d’Etat à la guerre dans le deuxième gouvernement
Clemenceau- nous raconter dans un texte inédit les circonstances de
l’installation de Georges Clemenceau rue Franklin :
« Ce fut [en 1895], au terme d’une période particulière de sa vie que Clemenceau était venu se fixer rue Franklin.
A l’occasion de l’Affaire de Panama, il avait été en
butte à des calomnies frénétiques. Malgré l’élévation d’âme et le
courage magnifique qu’il leur avait opposés, il s’était entendu injurier
bassement par ses électeurs, s’était senti lâché par son parti, déçu
dans ses amitiés et suspecté dans son pays. Il avait finalement perdu
son siège au Parlement, perdu aussi son journal, dont il avait le passif
à couvrir (...)
C’est de là (de son appartement de la rue Franklin)
qu’a rayonné (...) pendant l’affaire Dreyfus et pendant les années
tourmentées qui suivirent, son infatigable combat pour la justice, la
liberté disciplinée de la démocratie, la grandeur de la Patrie.
Durant les 48 mois pendant lesquels il a, par la suite,
tenu (en deux fois) le pouvoir [entre le 25 octobre 1906 et le 20
juillet 1909, puis entre le 20 novembre 1917 et le 18 janvier 1920 ],
c’est là encore qu’il venait chaque soir, se munitionner pour le combat
sans trêve. C’est là enfin que, sans rémission, il a connu les grandeurs
et les misères d’une victoire, puis tant d’abandon ».
Clemenceau aurait pu habiter dans les palais officiels
lorsqu’il était au gouvernement, mais n’y consentit jamais car,
disait-il « je ne veux pas vivre en meublé ».
Rue Franklin dont « l’aménagement avait été conçu
pour le travail, le repos et le commerce des amis ». il retrouvait
« des livres, à foison et, aux murs, de nombreux souvenirs de
famille, de voyage ou d’amitié » tandis que le petit jardin
satisfaisait « son goût pour l’air libre, les fleurs, la compagnie
de ses chiens et volatiles » (il y avait installé un poulailler).
Le loyer de l’appartement était en outre modeste. La
propriétaire de l’immeuble, Madame Morand, « sachant que les
ressources de son locataire étaient très restreintes, s’était interdit
d’augmenter le loyer. Etant elle-même âgée, elle avait pris précaution
d’obtenir de ses héritiers l’engagement de faire de même ».
Malheureusement après sa mort, ceux-ci ne purent s’entendre et
l’immeuble fut mis en vente en 1926.
Georges Clemenceau se résigna alors à l’idée qu’il lui
faudrait habiter à l’année dans la petite maison de vacances qu’il
louait en Vendée, à Saint-Vincent sur Jard. Ceci ne laissait pas
d’inquiéter ses amis, en raison de son grand âge, de son isolement et du
relatif inconfort de cette habitation.
Au lendemain de la mise en adjudication de l’immeuble,
Georges Clemenceau reçut rue Franklin la visite du nouveau propriétaire,
un américain nommé Henry Selden Bacon. Celui-ci était le conseil à
Paris d’un riche entrepreneur d’origine canadienne, James Stuart
Douglas, qui possédait des mines en Arizona, et était par ailleurs –à
l’instar de son père- un grand admirateur de Georges Clemenceau.
Sollicité par une amie de ce dernier, Madame Madeleine Baldensperger, il
avait donné à son conseil « le pouvoir d’enchérir sans limite, et
le cas échéant de passer outre à toute objection du Tigre » (surnom
populaire de Georges Clemenceau)
C’est
ainsi que le 18 mai 1926, sur une mise à prix de 500.000 Frs, après des
enchères disputées uniquement entre les pères jésuites de l’école
contiguë (Saint-Louis de Gonzague), qui cherchaient à s’agrandir, et
Monsieur Bacon, l’immeuble avait été adjugé à ce dernier au prix de
950.000 Frs.
James Stuart Douglas n’était pas un inconnu pour
Georges Clemenceau. L’homme d’affaires américain lui rendait
régulièrement visite pour lui témoigner son estime lorsqu’il venait en
France. En Arizona, une petite ville créée à côté de l’exploitation
minière portait le nom de Clemenceau.
C’est ainsi que Georges Clemenceau put terminer ses jours en paix dans cet appartement.
En signe de reconnaissance, il prit dans son testament
du 23 décembre 1927 les dispositions suivantes : « Je lègue à
titre particulier à M. James Stuart Douglas d’Arizona, le pastel d’une
figure de femme par Van Glehn, qui est sur le rebord de la cheminée de
mon cabinet (...) à la mairie de Clemenceau (Arizona) le vase de Chaplet
( ...) qui se trouve sur le meuble au-dessous de la glace de mon
cabinet (...) à M. Henry Selden Bacon, je lègue le bouddha couché,
en bronze, qui est sur la table de ma chambre ... »
Après sa mort, le 24 novembre 1929, une Fondation fut
créée dont l’objet était « de perpétuer le souvenir intime de
Clemenceau en conservant dans l’état où il se trouvait le jour de son
décès l’appartement qu’il avait occupé durant 34 ans, et en recueillant
dans l’immeuble tous objets ou livres propres à servir sa mémoire »
Les trois enfants du « Tigre », Michel,
Thérèse et Madeleine firent don à cette Fondation de tout ce que
l’appartement contenait.
Devenu musée, celui-ci fut ouvert au public en 1931.
James Stuart Douglas fit alors donation de l’immeuble entier à la Fondation.
Quelques années plus tard, des aménagements furent
réalisés à l’étage au-dessus pour ouvrir une « galerie
documentaire » inaugurée en 1935.
« En 1939, à l’ouverture des hostilités»,
nous raconte encore Jules Jeanneney, qui fut le premier président de la
Fondation, « les objets particulièrement précieux du Musée avaient
été transportés en lieu sûr. Durant l’Occupation, les Allemands avaient
exigé que le Musée restât ouvert. Ils sont venus nombreux le visiter, ne
manquant pas à l’entrée de saluer hautement en faisant claquer leurs
bottes »
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